L’art français de la guerre – Alexis Jenni

L’art français de la guerre – Alexis Jenni

Un passage de ma dernière lecture.. Je versai l'encre dans un bol, un bol à cet usage encroûté d'encre sèche comme...


Un passage de ma dernière lecture..

Je versai l'encre dans un bol, un bol à cet usage encroûté d'encre sèche comme autant de couches de laque, comme autant de peaux, comme autant de mues. Je tiens l'encre à la main quand je peins, car peindre c'est comme boire, et je vois ainsi ce que prend mon pinceau, je vois mon pinceau prendre l'encre dans le bol, la boire, je contrôle ce qu'il boit et je peins. L'encre dans le bol s'évapore, elle s'épaissit, il faut peindre sans traîner. Les premiers traits ont la fluidité d'un souffle humide, un baiser qui s'approche, mais ensuite le poids de l'encre augmente, elle colle d'avantage, elle englue les poils du pinceau, elle pèse, on le sent dans les doigts et dans le bras et dans l'épaule, les traits se font grave, et enfin visqueuse comme une huile minérale, épaisse comme un bitume recouvrant le fond du bol, elle donne à la dernier trace un poids effrayant d'eau de puits.

Pour un peu plus de détail : «J'allais mal ; tout va mal ; j'attendais la fin. Quand j'ai rencontré Victorien Salagnon, il ne pouvait être pire, il l'avait faite la guerre de vingt ans qui nous obsède, qui n'arrive pas à finir, il avait parcouru le monde avec sa bande armée, il devait avoir du sang jusqu'aux coudes. Mais il m'a appris à peindre. Il devait être le seul peintre de toute l'armée coloniale, mais là-bas on ne faisait pas attention à ces détails. Il m'apprit à peindre, et en échange je lui écrivis son histoire. Il dit, et je pus montrer, et je vis le fleuve de sang qui traverse ma ville si paisible, je vis l'art français de la guerre qui ne change pas, et je vis l'émeute qui vient toujours pour les mêmes raisons, des raisons françaises qui ne changent pas. Victorien Salagnon me rendit le temps tout entier, à travers la guerre qui hante notre langue.» Alexis Jenni.

L'art français de la guerre roman écrit en 2011, prix Goncourt 2011.

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